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En exclusivité pour l'Huître Défaite
Bigburg, épisode 1.
“Non, mademoiselle Kikentøst, je vous le repète, la maison ne fait pas crédit, la maison n'a jamais dit ou sous-entendu qu'elle faisait crédit, la dernière fois que la maison a fait crédit remonte à l'époque où une ordure de communiste mafieux a fait exploser la boîte cranienne de notre président, paix à son âme. Alors soit vous pouvez payer ces poireaux, mademoiselle Kikentøst, soit vous les reposez mais dans tous les cas, faudrait choisir, parce que les poireaux ne sont pas éternels.
_ Mais enfin, monsieur Ed! J'ai toujours vécu dans ce quartier, je suis Karri Kikentøst, et maintenant je travaille juste en face de chez vous...
_ Oui, je sais que vous travaillez en face de chez moi, je sais que vous êtes une espèce de tireuse de cartes ou de je ne sais quoi.
_ Ohhh voyons monsieur Ed, rien de tout ça, je suis, euhmm, psychologue, seulement psychologue, Ed. Voyez-vous, Ed, je viens de m'installer, je n'ai presque pas de clientèle, je suis dans une situation difficile pour quelques semaines.
_ Psychologue, ben voyons. Ils ont quand même des têtes bizarres, vos rares clients. Vous n'êtes pas prostituée au moins?”
La vie n'avait pas été tendre avec Karri Kikentøst, comme pour bien des êtres peuplant le Bigburg de ces années-là. On aurait dit que cette métropôle éclopée et détestable prenait un plaisir pervers à détruire le destin de ses habitants, les briser comme des coquilles d'oeufs entre ses poings sinistres.
Karri Kikentøst avait pourtant démarré son existence sous les meilleurs augures : cette petite blondinette d'ascendance norvégienne avait, au fil des années, laissé place à une plantureuse jeune femme dotée de meilleurs atouts que la nature puisse lui donner : l'intelligence, la droiture, la persévérance, et surtout deux énormes mamelles harmonieusement disposées sur le torse.
Oui, mais la sorcière Bigburg rôdait autour du berceau, et cherchait quel vilain tour elle allait jouer à la pauvre petite. Bigburg eut-elle été d'humeur expéditive qu'elle en eut fait, comme des cohortes d'autres femelles, une actrice porno suicidée à 35 ans, une pute défoncée au crack, une ouvrière payée à coups de talons, ou encore une mère de famille bouffie ayant pondu ses quatre gniards ayant d'avoir atteint la trentaine.
Mais pas ce jour-là. Bigburg s'était montrée d'humeur mystérieuse, narquoise, exceptionnelle. Et voici donc le cadeau que fit l'effroyable Bigburg : le pire don de voyance qui fut jamais donné à un être humain sur cette planète. Oui, un don de voir les choses, qui se révéla à la jeune fille à son dixième anniversaire. Un don potentiellement décisif, à ceci près que Karri Kikentøst ne verrait jamais, au grand jamais, un événement qui se produirait réellement.
Karri, toute sa vie durant, allait rêver, cauchemarder d'événements plus ou moins tragiques, sans que jamais ceux-ci n'aient la moindre chance de se réaliser.
Nixon étranglé par un agent secret russe déguisé en Mickey Mouse, l'attentat suicide d'un canadien bardé de dynamite contre le Superbowl, le prix nobel de littérature pour Steven Seagal et son départ pour la France... Tous ces cauchemars, et bien d'autres encore, emplissaient les nuits de Karri, depuis son enfance.
Les premières années, Karri s'était évertué à alerter le monde, son entourage, tous ceux qui voulaient bien l'entendre. Et il faut admettre qu'à force d'accuser le docteur Sandberg d'enterrer des bébés dans son jardin, le maire Wilson d'être un communiste, le commissaire Wallace d'empoisonner en secret l'eau de la ville, on commençait à la regarder bizarrement au collège. Des animaux morts déposés dans son casier, des lettres anonymes dans laquelle on la menaçait de finir au cirque dans une cage, comme sa grand-mère... Un quotidien insupportable, qui n'était pourtant rien à côté des visions effroyables de Karri. Du sang, de la violence, n'importe qui tuant n'importe qui.
“Allo?
_ Allo mademoiselle Kikentøst ? Ici monsieur... X. 'Les betteraves sont rouges, le canard aime les choux'. Je répète, 'les betteraves sont rouges, le canard aime les choux.'
_ Bonjour agent X. Quoi de neuf depuis la dernière fois? Ca va la famille?
_ Ca va. Je vous appelle car mon 'agence gouvernementale' a de nouveau besoin de votre aide. La disparition d'un officier accrédité 'secret défense', qui n'est pas revenu d'un week end de congé. Il faisait partie des 17 top officers en possession des codes partiels de la mallette 'spéciale'. La localisation de cet officier est absolument 'prioritaire'.
_ Ô mon Dieu j'ai déjà une vision...je vois un homme moustachu... une énorme moustache... incroyable, la plus grosse moustache que j'aie jamais vue... il est pris dans une avalanche, il tombé dans une crevasse... il attend qu'on vienne le chercher, il a tellement froid... quelle grosse moustache, c'est incroyable... il a froid, ses membres deviennent engourdis...
_ Hé bien, c'est déjà très prometteur, cet officier est une femme et le colonel Hariett Paupyet est partie faire du surf sur les plages californiennes. Quoi de plus normal à la mi-juin. Savez si elle toujours vivante? Noyée?
_ Ô mon Dieu, le moustchu a tellement froid, il va lâcher prise. Je vois... la mort...
_ D'accord, donc le colonel Paupyet va bien. Où la situez-vous par rapport à son bungalow de vacances?
_ Je vois... du froid... le nord... au nord...
_ OK, plein sud. Merci pour votre collaboration Kikentøst, le virement de 50 dollars arrivera sur votre compte bancaire dans quelques minutes. (clic).
_ Oui, du froid... du froid... et une moustache... Allo monsieur X? Allo? Je voulais vous parler d'une augmentation de mes tarifs, allo?”
A suivre.